Sebastião et Lélia Salgado : un couple hors norme

Août 2019 – Avec l’Amazonie qui brûle et les défis climatiques, économiques et sociaux sans précédents auxquels on est confrontés, c’est évident : on est tous dans le même bateau.

« Il n’y a qu’une seule Humanité et qu’une Terre ».

Edmund Husserl

Ce que dit le philosophe Edmund Husserl, Sebastião Salgado l’illustre à la perfection par une vie de photographies et un engagement fort pour redonner vie (sauvage) à sa terre natale.

C’est en juillet 2008 que j’ai découvert Sebastião Salgado.
Le magazine Géo consacrait un article, non pas au photographe, mais au projet pharaonique entrepris avec son épouse Lélia Wanick Salgado : replanter la forêt primaire mata atlântica sur le domaine familial dans la province minière de Minas Gerais au Brésil.

Impressionnée par l’ampleur du projet et la photo avant/après, j’ai toujours gardé l’Instituto Terra dans mon radar.

En 2014 est sorti Le Sel de la Terre, un film réalisé par Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado (fils aîné du couple), véritable coup de projecteur sur un parcours de vie courageux et profondément inspirant.

Car bien avant de planter des arbres, Salgado a observé et photographié ses frères humains et été le témoin de mutations énormes.

Je trouve super que lui et sa femme s’engagent et voudrais que tout le monde connaissent leur combat.

Puissent-ils sensibiliser les populations bien au-delà du Brésil !

Enfance au Brésil et exil à Paris

Né en février 1944 à Aimorés (Minas Gerais) dans une ferme située au milieu de la forêt tropicale, Sebastião Salgado grandit en pleine nature, dans la forêt, parmi les animaux… et 7 sœurs.

35 familles travaillaient et vivaient là en autarcie tout en élevant du bétail.
Chaque année, il fallait mener les bêtes à l’abattoir, Sebastião chevauchait alors 45 jours avec les vachers puis il fallait 20 jours pour rentrer. Le transport se faisait à pied car il n’y avait ni routes, ni camions !
De la ville, on ne rapportait presque que le tissu. C’est sa mère qui cousait les vêtements.

A l’âge de 15 ans, il part en ville pour y poursuivre des études d’économie.
Le Brésil commence à connaître son développement économique et industriel et devant ce phénomène Sebastião Salgado s’implique dans des mouvements radicaux de gauche.

Après le coup d’Etat, la situation devient de plus en plus compliquée, ce qui le pousse, avec son épouse Lélia Wanick Salgado, à quitter le pays : premier saut dans le vide…

Le couple choisit le « pays des droits de l’Homme » et pose ses valises à Paris en août 1969.
Il a 25 ans et poursuit ses études tandis que Lélia entreprend des études d’architecture, raison pour laquelle elle achète un appareil photo.

Après avoir lu le manuel, Sebastião prend la première photo, une photo de Lélia qui regarde par la fenêtre.
Et là – c’est c’est le cas de le dire, il a le déclic !

Sebastião Salgado, économiste d’État

A partir de 1971, il se rend régulièrement en Afrique pour son travail en tant qu’économiste d’Etat.
Jamais sans l’appareil photo.

« Une fois à Paris, j’ai décroché un poste dans une banque d’investissement… de Londres. Ma mission consistait à diversifier l’agriculture en Afrique. J’ai ainsi développé les cultures de thé au Rwanda et de riz au Burundi.
J’avais un bel appartement pas loin de Hyde Park, une voiture de sport, de l’argent, et une carrière prometteuse, avec la possibilité d’intégrer la Banque mondiale.
Mais chaque fois que je revenais d’Afrique je prenais plus de plaisir à regarder mes images qu’à rédiger des rapports.
La décision n’a pas été ­facile à prendre. Lélia et moi, le dimanche, on grimpait dans une barque, on ramait jusqu’au milieu du lac de Hyde Park, et on discutait des heures pour savoir si on lâchait tout pour la photo.
Une fois encore, on s’est jetés dans le vide. Nous prenons toujours nos décisions à deux. »

Sebastião Salgado démissionne début 1973, il a 29 ans.

Sebastião Salgado, photographe humaniste

Il part faire un reportage sur la sécheresse au Niger. Lélia l’accompagne.

Il fait ses armes dans de nombreuses agences et couvre la guerre en Angola, celle au Sahara espagnol, la révolution des œillets au Portugal. Il sera aussi présent le jour de la tentative d’assassinat de R. Reagan aux États-Unis…

Craignant d’être réduit à ce genre de photo, il choisira de se consacrer aux sujets qui lui tiennent à cœur.

« La photographie n’est pas objective. Elle est profondément subjective. Ma photographie est cohérente éthiquement et idéologiquement avec la personne que je suis. Chacun photographie avec sa propre histoire. »

Et ce qui lui tient à cœur, c’est travailler en noir et blanc et observer la vie de ceux qui vivent dans des conditions difficiles : travailleurs, paysans, mineurs, victimes de la famine ou de la guerre.

Même lorsqu’il photographie la misère, il nous livre des portraits sans sentimentalisme, empreints d’une grande humanité, dignes et sublimés malgré leur immense détresse.

Surtout, il prend son temps.

 

1977-1984 : Autres Amériques

Pendant 7 ans, Sebastião Salgado fait plusieurs voyages en Amérique Latine, du Nordeste du Brésil jusqu’aux montagnes du Chili, de la Bolivie, du Pérou, de l’Équateur, du Guatemala et du Mexique.

© Sebastiao Salgado

1986-1992 : La Main de l’Homme

Pendant 6 ans, Sebastião conduit un projet qui le mène dans 26 pays, sur tous les continents.

Il souhaite faire voir et comprendre l’évolution du travail manuel.

« Ma formation d’économiste me rendait sensible aux changements planétaires, ce que l’on appellera la globalisation.
Dans le courant des années 1980, j’ai compris que la disparition du travail manuel était la grande histoire de notre époque. Je me suis alors concentré sur les pays « émergents », qui récupéraient les industries qu’on fermait en Occident.
Militant dans l’âme, je me suis naturellement attaché à décrire la condition des plus défavorisés. J’ai dressé le portrait de gens exerçant des métiers particulièrement éprouvants – orpailleurs au Brésil, casseurs de bateaux au Bangladesh, ouvriers de la sidérurgie de l’ex-URSS… »

L’un de ses reportages, à la mine d’or de Serra Pelada en 1986 montre les conditions de travail auxquelles 50 000 mineurs venus de tous horizons se soumettent chaque jour dans le seul espoir de devenir riche.
Les photos sont incroyables…

Serra Pelada, 1986 - © Sebastiao Salgado

« Quand je suis arrivé au bord de cet énorme trou, j’ai senti se dérouler devant moi, en quelques fractions de secondes, l’histoire de l’humanité, l’histoire de la construction des pyramides, la tour de Babel, les mines du roi Salomon. »

1994-1999 : Exodes

Sebastiâo est le témoin de toutes sortes d’exodes.

Des populations fuient pour sauver leur peau, d’autres risquent la leur pour échapper à la misère. La plupart finissent dans des camps de réfugiés ou dans les taudis des villes du tiers monde. Une minorité a la chance de trouver une vie meilleure dans un pays riche, mais éloigné de son pays d’origine.

« Les guerres, les catastrophes climatiques participaient également à cette énorme réorganisation de la famille humaine. Je l’ai raconté dans Exodes.
C’était aussi mon histoire de réfugié. En fait, tous mes travaux ont un lien très fort avec ma vie personnelle. »

Les changements économiques survenus au plan planétaire contribuent à appauvrir les campagnes, en particulier celles du tiers monde. L’exode rural crée des métropoles gigantesques impossibles à gérer.

30 ans plus tôt, 80% des Brésiliens vivaient à la campagne. ­Aujourd’hui, 80% de la population est citadine, concentrée dans d’immenses villes.

Ces événements sont tous liés les uns aux autres. Salgado veut montrer qu’il est impossible de ne pas être touché par l’aggravation de l’écart entre riches et pauvres, la croissance démographique, la mécanisation de l’agriculture, la destruction de l’environnement ou l’exploitation du fanatisme à des fins politiques.

Les personnes que l’on a arrachées à leurs domiciles sont les victimes les plus visibles de ce bouleversement mondial.

© Sebastiao Salgado

Plus de foi en l’Humanité

La dépression

Très éprouvé par la violence des relations interhumaines et celle entre les hommes et l’environnement dont il est témoin en Éthiopie, au Sahel, au Rwanda mais aussi en ex-Yougoslavie, Sebastiâo ne croit plus en l’Humanité.

 » Ce que j’ai pu voir tout au long de ma vie c’est cette incroyable relation entre la dégradation humaine et la dégradation de l’environnement. Elles sont complètement liées. Après de nombreuses années de voyage pendant lesquelles j’ai vu le malheur, j’ai commencé à perdre confiance et j’ai cru que l’espèce humaine fonçait droit dans le mur.
A cause du fait que nous sommes des êtres rationnels, nous oublions que nous sommes des animaux, que nous faisons partie de la nature.
Cette dichotomie des humains, l’éloignement du fait que nous sommes réellement nature et que nous faisons partie de la planète, a créé une grande complication pour les hommes. »

En plein doute, Sebastiâo Salgado se demande quel sens donner à sa vie.

Le retour à la vie

Au même moment, le couple hérite de la propriété familiale, laquelle, à force de déforestation et de piétinement par le bétail, est devenue une terre de désolation.

Lélia a alors une idée : faire renaître la forêt primaire et ressusciter ainsi le paradis qu’a connu Sebastiâo dans son enfance.

Dans les années 40, plus de 70 % de la région était recouverte de végétation et d’arbres de la forêt atlantique. Début 2000, il n’en restait que 0,5 % !

C’est un projet fou qui consiste à planter 2,5 millions d’arbres.
Ils créent Instituto Terra et frappent à toutes les portes au Brésil, aux États-Unis, en Europe pour récolter des fonds.
Ils organisent des ventes aux enchères et se font aider par l’industrie minière brésilienne qui détient des plants.

Il faut tout apprendre car c’est près de 300 espèces qu’il faut replanter.
Les 3 premières années, ils perdent 80 %, 60 % et 40 % des plants.

Le couple persiste… Et le résultat est remarquable, juge par toi-même !

© Sebastiao Salgado
C’est cette photo avant/après qui m’avait tellement marquée en 2008.

« Sous les tropiques, tout pousse vite. Le paysage s’est mis à reverdir. Des perroquets, des ­jaguars, des espèces animales qu’on croyait éteintes ont réapparu. Je voyais renaî­tre le paradis de mon enfance, et la vie est revenue en moi.
C’est alors que le projet de Genesis, sur la splendeur de la nature, a commencé à ­germer. Il me faudrait 8 années pour le mener à bien, en 4×4, à pied, en montgolfière, en convois de mules… dans les sanctuaires les plus inaccessibles de la planète. »

2004-2012 : Genesis

Sebastiâo Salgado reprend goût à la photographie et le couple se lance dans un nouveau grand projet ; cette fois-ci sur le thème de notre planète, de la nature, malgré les destructions causées par les activités humaines.

Plutôt que de se montrer alarmiste, Salgado veut montrer la beauté des endroits encore préservés : paysages, vie animale et bien entendu les communautés humaines qui continuent à vivre selon de très anciennes traditions.

Son but, que l’on s’émerveille, que l’on comprenne la nécessité de préserver notre belle nature et d’inspirer à l’action en faveur de la préservation.

© Sebastiao Salgado

Un couple exemplaire

Lélia et Sebastiâo se sont rencontrés à l’Alliance Française.
Il y travaillait pour payer ses études tandis qu’elle y apprenait le français. Ils avaient 17 et 20 ans et ils ne se sont plus quittés. Ils sont incroyablement complices et partagent une même vision du monde.

« Lélia est encore plus que la femme de ma vie, nous montons tous nos projets, y compris photographiques, ensemble. »

La logistique, les livres et les expos, c’est elle. Elle aussi a tout quitté et tout appris pour pouvoir accompagner la carrière de son époux.
C’est elle qui a fondé et dirige la maison d’éditions Amazonas Images, entièrement dédiée au travail de Sebastiâo Salgado.

Tu connais cette vieille expression qui dit que derrière chaque grand homme se cache une femme ? Interrogée, Lélia Wanick Salgado répond : « la femme ne se trouve pas derrière mais à ses côtés » !

Ensemble, ils relèvent tous les défis (on rêve plus grand à 2 pas vrai ?) et affrontent toutes les épreuves de la vie comme l’exil bien sûr, mais aussi face à l’annonce que leur fils cadet, Rodrigo est atteint de trisomie  21 et ne pourra jamais mener une « vie normale ».

« Personne n’est préparé à cela. Au début, c’est très dur.
Mais il est bouleversant de gentillesse, il m’a emmené dans une autre dimension humaine. »

Sebastião Ribeiro Salgado, Lélia Wanick Salgado et Juliano Ribeiro Salgado | © Waldir Leite
Sebastião Ribeiro Salgado, Lélia Wanick Salgado et Juliano Ribeiro Salgado © Waldir Leite

Rien ne les arrête !

Désormais, la ferme est devenue une réserve nationale protégée. 
Autour de l’ancienne étable, les bâtiments conçus par Lélia (l’architecte) abritent un laboratoire de semences, un centre écologique éducatif avec réfectoire, des chambres (140 lits), des salles de classe, un théâtre-cinéma et même petit musée.
120 personnes travaillent sur place en pleine saison !

Lélia Salgado et Wim Wenders
Lélia avec le réalisateur Wim Wenders

Après les arbres, ils replantent des sources

« Si l’humanité veut survivre, elle doit protéger la nature. C’est sans doute banal à dire, mais avec Lélia on continue d’agir.
Avec Instituto Terra, on a élargi notre projet de ­reboisement à toute la vallée du rio Dulce, qui a la taille du Portugal !
Le fleuve qui la traverse est condamné par l’extinction progressive des 250 000 sources faute d’arbres. Avec leurs branches, leurs racines, ceux-ci jouent un rôle de rétention, de réservoir d’humidité, de régulateur. Sans eux, pas de source.
Pour faire comprendre le programme, on parle de « replanter des sources ». Car si on ne fait rien, le fleuve sera sec en 2038 ! […] Notre plan prévoit la plantation de 70 millions d’arbres. On a commencé et on va y arriver… »

Voilà le couple hors du commun que je souhaitais te faire connaître. Je trouve ce parcours de vie extrêmement inspirant.

Tout au long de leur vie, Sebastiâo et Lélia ont fait face ensemble aux épreuves et ont eu le courage de prendre des risques.
Des risques qui en valaient la peine. Ils font partie de ces personnes qui ne se contentent pas de suivre la norme ou de rentrer dans le rang mais qui inventent leur vie et du coup, une autre réalité pour l’Humanité.

On a besoin de plus de rêveurs, de plus de personnes avec des projets qui paraissent fous parce qu’ils n’ont jamais été réalisés.

On a besoin de planter des arbres, beaucoup d’arbres.

On a aussi besoin de protéger l’océan.
C’est lui notre principal fournisseur d’oxygène. Suivant les sources et les modes de calcul (la décomposition des arbres relâche du Co2), les océans produisent entre 50 et 85 % de l’oxygène de la planète.

Je t’en parlerai un autre jour.

En attendant, comme 80 % des déchets qui se retrouvent en mer viennent de la terre, fais la chasse aux produits en plastique à usage unique et inutiles comme les pailles ou aux mégots balancés en ville par habitude car ils finissent dans les cours d’eau et sont bourrés de produits chimiques polluants.

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14 réflexions sur “Sebastião et Lélia Salgado : un couple hors norme”

  1. Ping : Petites boîtes : alors ce serait ça la vie ?! – Le plus beau voyage

  2. Merci de nous faire découvrir ces belles personnes et cette belle histoire… ils font du bien à la planète et à notre moral.
    Et quel magnifique talent de photographe !

  3. Hello Perrine, comme dirait Nate c’est une situation merdique que nous vivons.
    Quant à ce couple, je connaissais il y a des humains qui ont la foi ou la fibre et c’est bien.

    1. On nous montre le côté « merdique », mais beaucoup de situations relèvent du « magnifique »… hein Nate ?

  4. « Ce que j’ai pu voir tout au long de ma vie c’est cette incroyable relation entre la dégradation humaine et la dégradation de l’environnement. Elles sont complètement liées. Après de nombreuses années de voyage pendant lesquelles j’ai vu le malheur, j’ai commencé à perdre confiance et j’ai cru que l’espèce humaine fonçait droit dans le mur.
    A cause du fait que nous sommes des êtres rationnels, nous oublions que nous sommes des animaux, que nous faisons partie de la nature.
    Cette dichotomie des humains, l’éloignement du fait que nous sommes réellement nature et que nous faisons partie de la planète, a créé une grande complication pour les hommes. »

    Ca m’a fait penser à ma lecture de : https://www.goodreads.com/book/show/34381077-the-retro-future .
    John M. Greer a un passage sur comment l’humanité s’est déconnectée de la nature et de la réalité physique du monde, qui est extrêmement intéressant.

    Par inertie et aussi car c’est structurel à nos sociétés, on va se prendre des murs (guerres, famines, maladies, crises…), donc c’est sûr autant prendre des risques le plus tôt possible, histoire d’avoir vécu courtement mais pleinement…

    1. Merci pour le partage Olivier.
      Ce qui me plaît chez les Salgado, c’est qu’ils savent retourner un revers en victoire, qu’ils montrent l’exemple, qu’ils montrent que c’est possible.
      Oui, il faut vivre.
      Vivre en connexion avec la nature.
      Et vivre en adéquation avec nos valeurs et notre espérance : « La planète n’a pas besoin de gens qui « réussissent ». La planète a désespérément besoin de plus de faiseurs de paix, de guérisseurs, de conteurs d’histoires et de passionnés de toute sorte. » dit le Dalaï Lama.
      Maintenant est le moment de ne plus faire semblant !
      Bon voyage à toi,
      Perrine

  5. Ping : Burn out et renaissance : effondrée, délivréeeee -

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